Émilie Simon Végétal

Après un premier album prometteur et la BO du film La Marche De L’Empereur, le second opus de la demoiselle était très attendu de ses admirateurs. Il faut dire que le talent qu’Émilie Simon avait laissé entrevoir mettait l’eau à la bouche, on patientait dorénavant pour avoir confirmation.
Son talent, c’est avant tout son originalité, sa capacité à mêler électro et pop, donnant naissance à des compositions à la fois évidentes et très personnelles. C’est aussi la polyvalence, puisque sous la tracklist et sur le disque, il nous est fièrement rappelé que Végétal a été « écrit, composé, programmé et réalisé par Émilie Simon ». C’est enfin sa voix si caractéristique, douce, enfantine, acidulée, pièce maîtresse de son univers. Beaucoup d’attentes, donc, pour ce deuxième album. Le froid et la glace de La Marche de l’Empereur ont laissé place à un nouveau monde peuplé de fleurs et d’arbres. « Le végétal a tout recouvert », est-il écrit sur la première page du livret. Émilie Simon se présente comme reine de ce monde floral, sa majesté trônant sur la pochette, un brin de houx en guise de sceptre. Guidée par ce fil conducteur, la belle nous offre un album plus homogène que l’éponyme, dans les thèmes évidemment, mais également dans les ambiances et dans le style.
En effet, à l’écoute de Végétal, on sent clairement que la petite Émilie Simon a grandi et sa musique avec elle. Sa « patte » se fait plus précise, ses ingrédients semblent définitivement choisis et dosés : primauté de la rythmique, au bénéfice des éléments électroniques, les instruments (guitare, piano, violons…) subsistant mais plus en tant qu’éléments de décor à l’exemple des violons d’ »Alicia ». Les morceaux sont essentiellement construits à partir d’un rythme et non plus d’une mélodie comme cela pouvait être le cas sur le premier album. Le résultat est parfois convaincant : « Fleur De Saison » est un titre dynamique, entraînant et original, l’aquatique « Swimming » est prenante, et « Rose Hybride De Thé « entêtante. On peut cependant déplorer l’utilisation systématique et même excessive des samples, qui vient troubler l’émotion d’un duo piano-voix comme « My Old Friend », ou qui ôte parfois même tout charme aux chansons (les médiocres « Dame De Lotus » et « Annie »), par l’absence des mélodies dont elle a pourtant le secret, comme le prouve « En Cendres » qui clôt magnifiquement l’album.
Nous voilà donc face à un paradoxe : Végétal est un album indéniablement plus abouti que le premier, le style d’Émilie Simon est beaucoup plus fouillé, et pourtant la mayonnaise prend moins bien, faute d’un manque de sobriété qui nous fait regretter des chansons telles que « Lise » ou encore « Chanson De Toile ». L’équilibre entre pop et électro a été rompu au profit des samples qu’Émilie Simon emploie à toutes les sauces et qu’elle ne veut plus lâcher. L’album se termine d’ailleurs sur une rythmique passée en boucle, choix pas forcément très judicieux dans la mesure où cela affaiblit l’émotion que procurent les chœurs à la fin d’ »En Cendres », passant à côté d’une clôture quasi grandiose… Émilie Simon a donc créé un album homogène, mais presque autant inégal que l’éponyme, les compositions ayant toutes un potentiel, mais allant du très bon au plutôt mauvais.

Jethro Tull Minstrel In The Gallery

Enregistré à la va-vite, avec des musiciens pas tellement concernés, davantage occupés à se prélasser sur les plages monégasques, Ian Anderson s’est souvent retrouvé seul en studio. Si War Child avait déjà été composé dans son intégralité par Ian Anderson, il avait pu bénéficier après de l’apport des autres musiciens pour les arrangements, comme c’était le cas jusque là de chaque album de Jethro Tull. Sur Minstrel In The Gallery, les musiciens se sont juste contentés de jouer note à note les compos de Ian Anderson, sans rien apporter de plus, et ça s’entend, surtout pour les claviers de John Evan, très en retrait. Du coup, Jethro Tull se retrouve le cul entre deux chaises, un peu perdu entre la simplicité de War Child d’un côté et la complexité des concept-albums qui lui ont précédé !

On sent pourtant une volonté de renouer avec des morceaux plus alambiqués et c’est justement ces morceaux là qui posent problème. Leurs constructions sont maladroites et donnent l’impression de différentes parties assemblées les unes après les autres, sans réel lien entre elles, ni fil conducteur. Il s’agit là probablement d’une des conséquences de l’absence de travail en groupe et c’est surtout vrai pour les parties instrumentales plutôt décousues sur Minstrel In The Gallery (dont la fin tourne vraiment en rond, malgré des riffs proches du hard rock), et surtout sur Black Satin Dancer (au milieu de ce titre, le thème orchestral aurait pu être intéressant si il n’avait pas été répété jusqu’à écœurement, accéléré puis ralenti, etc…).

Dommage car Ian Anderson semble déborder d’inspiration, les ingrédients folk-rock-prog sont bien là. D’ailleurs, les morceaux les plus courts sont tous très réussis, que ce soit le dynamique Cold Wind To Valhalla, très riche en influences (hard rock d’un côté, folk et tzigane de l’autre) ou les mélopées acoustiques Requiem, avec ses arrangements orchestraux romantiques, One White Duck aussi, magnifique (probablement le seul titre de cet album repris en live dans les tournées les plus récentes), enchaîné avec O10 = Nothing At All. Rien qu’avec ça, Minstrel In The Gallery aurait facilement pu surpasser War Child, ne serait-ce que par la volonté affichée de faire un disque plus ambitieux.
Seulement voilà, la tentative d’un nouveau long morceau, Baker St.Muse, 16 minutes 40 au compteur, s’avère être un ratage sur toute la ligne. Certaines parties de Baker St.Muse sont pourtant très concluantes, rien qu’avec le début (Pig-Me And The Whore). Mais les enchaînements entre chaque partie sont ratés, il ne suffit pas d’assembler vulgairement plusieurs parties entre elles pour faire un bon morceau. Ici, on alterne à l’infini acoustique-électrique acoustique-électrique, le Tull tourne méchamment en rond, déjà que l’album en lui-même n’apporte rien de nouveau. A croire que la recette magique des Thick As A Brick et A Passion Play se soit perdue en route, ces derniers ayant l’avantage d’être parfaitement construits, avec des enchaînements logiques et cohérents, sans parler de l’originalité et de l’effet de surprise qui jouent évidemment en leur faveur.

Ce n’est pas un hasard si, sur les albums suivants, Jethro Tull se concentrera essentiellement sur l’écriture de chansons courtes et simples, sauf rares exceptions (Velvet Green, Heavy Horses, Dark Ages, Black Sunday, Budapest…). Probablement conscient de ne plus maîtriser l’exercice du concept-album, de ne plus vouloir se forcer à caser 50 000 idées différentes sur deux faces de 20 minutes chacune… en attendant, il apparaît bien difficile de retenir quelque chose de ces longs morceaux (Minstrel In The Gallery, Black Satin Dancer, Baker St.Muse), une mélodie, un riff, tellement leurs constructions sont bâclées.

Leng Tch’e Marasmus

La fusion au sens large du terme est un des piliers du métal en tant que genre. Tout se pratique : il y a des groupes qui marient heavy et thrash, d’autres qui marient hard-rock et progressif, et il y a Leng Tch’e, le groupe qui a décidé de marier death et… brutal-death. Formation belge déjà pas mal établie dans sa catégorie, le groupe assène avec Marasmus un métal extrême sans concessions dont l’objectif avoué est de nous en mettre plein la face pour ensuite nous laisser exsangues. Intention plus qu’honorable, on en convient, mais…
…pour qu’elle soit complète, il faut ajouter une touche de hardcore dans la formule évoquée dans l’intro. En effet Leng Tch’e coupe fréquemment ses accélérations par de gros beat-downs syncopés dans lesquels l’approche de la moissonneuse-batteuse est remplacée par celle des coups de pelle successifs dans la tronche si chère à des groupes comme Crowbar. La part du death est alors conservée par le chant, un growl des steppes arides qui laisse parfois sa place à des borborygmes brutal-death voire grind vomis à souhait. Tout ça est très méchant, très maîtrisé et parfois techniquement impressionnant quand les riffs se font véloces : impossible de mettre cet album à fort volume sans avoir l’impression de se manger un mur sonore de douze mètres d’épaisseur à répétition, et on sait à quel point les métalleux sont des êtres masochistes qui aiment qu’un album « fasse mal », soit « une boucherie » ou encore « élargisse la grand-tante ». De ce point de vue-là, le contrat est donc initialement rempli.

Seulement c’est bien beau d’en mettre plein le cornet de l’auditeur, il faut voir à varier le propos de temps à autre… N’a pas le génie d’un Slayer sur Reign In Blood qui veut, et cet album finit par sévèrement lasser à force de répéter les mêmes enchaînements chanson après chanson. Les titres sont bien sûr assez courts, se situant entre deux et trois minutes pour la plupart… et on se rend très vite compte qu’il est quasiment impossible de retenir une chanson en particulier. Mis à part quelques flashes comme le passage grind n’roll de « Confluense Of Consumers », l’insistance du groupe à faire toujours la même chose (un plan thrash/death, un blast grind, un beat-down hardcore, puis on recommence) finit par sortir par les yeux. La joie primaire provoquée par la violence brute des premiers titres s’efface vite, et aller au bout des quarante minutes du cd finit par devenir une épreuve tant tout cela tourne en rond avec obstination et intensité. Dommage, car tout ça avait très bien démarré…
Marasmus est donc un album gonflant sur la longueur car il échoue à scotcher l’auditeur au mur plus de quinze minutes et ne propose de plus rien de tellement nouveau. L’alternance des voix et les éléments doomcore surprennent la première fois mais deviennent vite aussi ennuyeux que le reste à force d’être sur-employés, et le tout finit par être réellement indigeste. A réserver aux fans purs et durs du genre, et encore…

Prohom Allers/Retours

Après un premier album magistral à tous points de vue, Philippe Prohom avait amorcé avec son deuxième opus un très net changement dans le son : la part d’electro comme de grosses guitares avait fortement diminué, et les textes s’étaient faits moins offensifs. Prohom abordait toujours des sujets de société (l’environnement en tête), mais dans une veine moins satirique, se plaçant plus dans le constat et les regrets que dans la critique. Allers/Retours est musicalement la suite logique de son prédécesseur, à savoir qu’on continue à adoucir la forme, quittant même la sphère du rock pour entrer dans la chanson parfois. Par contre c’est cette fois-ci le fond qui subit un changement radical…
Il semblerait bien que Prohom en ait eu finalement marre de parler du monde ; il a décidé de parler de lui à la place. « Le Meilleur » qui ouvre l’album fait presque figure de manifeste : l’artiste y annonce qu’il n’a plus de colère à offrir à ses auditeurs, choisissant plutôt de mettre en avant « le meilleur de [lui] ». La conséquence directe de cette nouvelle démarche est une main-mise des thèmes introspectifs, voire allusifs et abstraits. Prohom ne traite presque plus du réel, il traite de sa réalité intérieure. Cette orientation n’est pas nouvelle : on se souvient du somptueux « Le miroir et moi » du premier album, exploration virtuose de l’ego et de la si difficile honnêteté nécessaire à la lucidité sur soi. Le problème, c’est que « Le meilleur » est un titre plat et assez évident qui introduit une regrettable nouveauté : des paroles vraiment limites alors que Prohom s’était toujours distingué dans ce champ. Voilà un homme qui nous dit sans rire « je suis comme un courant d’air à la recherche du bonheur » et ça fait un peu mal. La musique est quant à elle très pop, guitare acoustique en avant, et ne présume pas du reste de l’album qui est à ce niveau extrêmement varié.
Car s’il est une force qu’on peut mettre au crédit d’Allers/Retours c’est bien cette variété musicale extrême. On part dans la pop-rock à l’anglaise dans « Chez les fous », on repart dans un electro teinté de rock dans « A la bonne heure » alors qu’ »Inconnu » titille le blues et le rock seventies et que « Mon étiquette » aligne un riff hispanisant bien senti avant d’envoyer les machines. Ces digressions musicales sont d’autant plus remarquables que les titres cités partagent par contre une pauvreté textuelle qui laisse un peu pantois. Prohom sait toujours pondre des mélodies, mais il échoue totalement à reproduire l’ambiance d’un asile d’aliénés, il irrite quand il nous assène sa décision de positiver à mort et surtout il frustre quand il trouve une très bonne métaphore (« mon étiquette me gratte juste au milieu du dos ») mais n’arrive pas à en faire quelque chose de marquant ensuite. On reste comme deux ronds de flan devant « Grossier », titre qui confine à la bouse tant le texte est nul, alors même que l’instrumentation dégage une pêche qu’on n’avait pas entendue depuis le cultissime « Georges » du premier album.

Prohom réussit à éviter le naufrage grâce à une pièce centrale somptueuse, « Autour de Lucie », divisée en deux parties. L’homme retrouve ses premières amours, et ce titre d’electro ambient qui renoue avec l’introduction de « Rester en ville » développe une noirceur hypnotique fascinante. Le texte est un petit bijou d’allusion (non, Lucie n’est pas une femme, écoutez bien) et on retrouve cette manière unique de décrire tout les aspects d’une situation sans la nommer, comme dans le « Concours » en son temps. Prohom prouve avec ce titre et « KO par insomnie » qu’il est mille fois plus inspiré quand il explore le côté sombre, et qu’il maîtrise bien mieux les ambiances synthétiques, contemplatives et malsaines que les guitares joyeuses. Prohom touche quand il entre en résonance avec nos démons, mais dès qu’il tente de se positionner sur un créneau plus positif il est mièvre (« A la bonne heure »), et quand il se lance dans la narration de tranche de vie il n’intéresse pas l’auditeur (« La fille du train »). Excellent dès qu’il expérimente (« Enfin seuls »), il se révèle étonamment banal et limité dès qu’il tente de faire de la pop. Et il tente souvent…

Allers/Retours est donc une franche déception. Malgré quelques moments de grâce Prohom se fourvoie, et s’entête dans un domaine qui ne lui correspond pas. Il déçoit particulièrement quand son point fort (les textes) devient soudainement un point faible, et sans « Autour de Lucie » on s’inquièterait réellement sur ses capacités à écrire des paroles percutantes et pertinentes. Le concept de l’album et son recentrage sur les émotions aurait pu donner quelque chose de grandiose, mais on ne peut que constater à quel point l’auteur/compositeur/interprète est peu à l’aise dans cette démarche. Dommage…

Giant Squid Metridium Field

Attention, disque hautement volatil et surprenant. En effet, la réédition, il y a peu, par le célèbre label The End Records de Metridium Field, du premier album du quartette de Sacramento, répondant au doux nom de Giant Squid (« calmar géant »), a de quoi décontenancer bon nombre de personnes.

Pour ma part, j’ai trouvé en ce disque, réenregistré spécialement pour l’occasion, le second meilleur album de l’année 2006, ni plus, ni moins : confortablement calé quelque part entre le post-rock gras et l’extrême doomisant (en écartant bien les tentacules), touchant de la ventouse les hautes sphères progressives par ses structures alambiquées et par l’adjonction d’instruments tels que la trompette (!) ou encore l’orgue Hammond, on pourrait aisément qualifier ce petit chef d’œuvre d’inventivité, véritable arche de Noé musicale, de freak metal, car l’on y retrouve une ambiance proprement unique, voire indéfinissable, tant ce disque est osé.
En effet, le bougre se permet de jouer avec toutes sortes d’influences, piochant ça et là, faisant le marionnettiste avec les gammes, les accords et les effets de voix étranges et hypnotiques (la dualité voix masculine – voix féminine ayant été utilisée ici de manière parcimonieuse, mais tellement juste et originale par rapport à ce que l’on peut écouter de semblable aujourd’hui). Le premier morceau (Neonate), excellente entrée en matière progressive pour découvrir les nombreux talents du groupe, promet énormément : un riff de guitare feutré et épais comme l’encre du calmar, entame une série de loops monstrueux et traverse les couplets hallucinants incarnés par la voix étrange d’Aaron Gregory, entre chant clair décérébré et hurlements coléreux, et les litanies suraigües d’Aurielle Gregory. S’enchaînent ainsi sept minutes apocalyptiques, qui posent les bases de ce que sera le disque : hystérique mais maîtrisé, osé mais écoutable, mélodique mais hérissant le poil. Schizophrène, en somme.
Versus The Siren enfonce un peu plus le venin, déjà bien profondément pénétré dans votre chair : le calme mellotroné des débuts, parsemé d’accords de trompette des plus classieux, vous enveloppe de son voile chaleureux et jazzy, pour ensuite vous projeter quelques minutes plus tard dans un gouffre sans fond, où les guitares, plus basses que terre sur l’ensemble du disque, gronderont jusqu’à plus soif dans une succession de riffs à la dynamique impressionnante. A ce titre, le mixage graisseux de Billy Anderson (Melvins, High On Fire, Neurosis, pardonnez du peu !), volontairement cru mais efficace (la batterie jouit d’un son inouï, au feeling démesuré, comme sur le très neurosien Revolution In The Water), ajoute à l’impression d’écrasement évoqué lors des parties plus extrêmes (Ampullae Of Lorenzini, doom rock éclairé).
Le résultat est un disque très mélancolique, inspiré par l’organique des seventies, porté par un feeling moyen-oriental parfois assez prononcé (Neonate) et écrit de main de maître par un groupe qui déborde généreusement des carcans spécifiques à l’indicatif post, à savoir la lourdeur, la répétition et les envolées coreuses chères à Neurosis et Isis (avec qui Giant Squid a d’ailleurs partagé quelques concerts aux Etats-Unis). Que dire du fascinant pavé éponyme, placé en fin de parcours ? Il nous tue littéralement sur place par son assise mélodique, déroulant lentement sur plus de vingt minutes un morceau digne des plus grands volets progressifs, distillant ses accords éthérés tout en subtilité et harmonie.
Metridium Field est un disque rare, un diamant brut qui ne demande qu’à être taillé de manière encore plus tordue par l’auditeur averti, qui fera ainsi les frais d’une mise en abîme incroyable. Le premier disque du calmar géant, monstre légendaire, est une œuvre sans précédent, parée d’une aura magnétique. Un des meilleurs disques de l’année 2006, fantastiquement barré.

Tokio Hotel Schrei

En ce moment, la jeunesse de France est censée revenir sur son rock. Et le rock français, comme vous le savez tous, est à 95% d’une qualité inqualifiable (je ne souhaite froisser personne). Alors que de l’autre côté du Rhin vivent des gens toujours en avance sur nous. Tellement en avance qu’ils arrivent à décrocher deux disques d’or de rock pur au moyen d’un groupe de gamins de 17-18 ans. Ce qui relativise (une fois de plus) les guignols du Gibus de «seulement» 20 ans. Et surprise, Tokio Hotel arrive en force chez vous avec ce Schrei (So Laut Du Kannst) !

Et comme tout bon rock qui se respecte, la prise en oreille est immédiate et côté énergie, le quatuor n’a pas laissé sa fougue au vestiaire. Deux tiers de crâneries endiablées (“Schrei”, “Thema Nr.1”) pour un tiers de ballades semi-acoustiques (“Durch Den Monsun”, “Rette Mich”). On ne peut pas s’empêcher de penser à Placebo bien sûr (Bill chante comme une trentenaire qui n’a pas mué), mais avec un poil plus d’influences punk (Pixies en moins drogué), un brin d’electronica et une atmosphère plus légère, plus festive (aurait-il pu en être autrement vu l’âge du groupe ?) où l’allemand passe admirablement bien. Bien entendu certains titres montrent des régimes très bas, notamment lorsque le lyrisme inutile s’empare du micro (“Wenn Nichts Mehr Geht”) ou que l’exposition fiévreuse semble aussi spontanée que celle d’un chansonnier français (“Jung Und Nicht Mehr Jugendfrei”). Cette nouvelle édition disposant tout de même de 15 titres (jamais plus de 04’00’’ au compteur), un certain ennui peut finir par naître – mais elle permet au moins d’avoir les paroles (pourries) en français dans le livret… super !
On se demande tout de même dans quelle mesure la musique de ces jeunes gens est réarrangée (manoeuvre souvent reprochée à leurs producteurs), il suffit de voir les différences et contrastes vocaux de Little Bill (éliminé en final de la Nouvelle Star allemande). S’il excelle sur les très jolies ballades “Durch Den Monsun” ou “Rette Mich”, il montre d’énormes faiblesses sur “Leh’ Die Sekunde” ou “Lass Uns Hier Raus”, ce qui paraît surprenant tant on est bluffé de prime abord. Le son rappelant autant Nena (une compatriote) que Green Day ne peut que faire mouche chez un jeune public. Nul doute que de puérils esprits ont vite fait de se faire aborder par d’immondes technocrates (que nous représenterons les doigts crochus sans pour autant vouloir parier sur leur origine) qui auraient cadré leur désir de «hurler aussi fort qu’ils le peuvent» ; mais si au final le disque est bon, qu’allons-nous reprocher à ces gens ? D’avoir fait connaître le groupe et de lui avoir donné les moyens de faire un album ? Je ne pense pas.
Même sous la patte de gens plus confirmés, on ne peut que saluer l’exploit du groupe (dont le guitariste compose quasiment tout) pour avoir réussi à composer des morceaux aussi catchy que touchants selon les circonstances, ce qui semble mission impossible pour certains groupes confirmés. Alors oui, Tokio Hotel est un groupe pré-pubère qui repeint du déjà-vu mais ils ne sont pas les premiers à le faire et ils ne seront pas les derniers. Et de toute manière, je préfèrerais toujours entendre ces gamins que tous les Naast/Brats/Shades qu’on aimerait me faire bouffer. Qu’ils adoptent la solution de facilité n’est pas une tare, que je sache ? Le principal c’est que cela fonctionne, et c’est largement le cas ! Et si après tout ça vous trouvez encore à y redire, pensez que ce disque peut être une excellente initiation au rock pour vos gosses (bien plus que les abrutis sus-cités) ! Schrei So Laut Du Kannst!

Shining V Halmstad

Shining est un groupe cool. Il fait toujours la même chose. Impossible de ne pas le reconnaître. Le groupe possède un autre côté moins cool, il est complètement déprimant. Toujours la même chose ? Oui, mais toujours différent ! C’a été la force du groupe sur ses 4 premiers albums. Le 4e album s’est permis d’introduire de la nouveauté en faisant appel au blues pour lui emprunter des passages plus tristes encore et acoustiques. L’évolution opérée est ici perpétuée avec une place plus grande à l’acoustique et aux ambiances bluesy. Oui, Shining est capable d’évoluer.
En fait, on pourrait qualifier cet album de plus grosse évolution dans la carrière du groupe. Il se lâche enfin totalement à ses penchants les plus doux et déprimants en ne les restreignant pas à quelques apparitions fugaces. Il assume désormais son goût pour le blues. Et il l’assume bien. Dès la première chanson on se retrouve face à une attaque douce de guitare acoustique sublimée par une batterie toute en toucher et une basse croque-mort. Et nous voilà face à une première force évidente de cet album, et de Shining en général, c’est qu’il sait utiliser TOUS les instruments à bon escient. La basse n’est pas du tout un parent pauvre. Elle a droit de vie (et surtout de mort) grâce à des lignes propres à elle et magnifiquement inspirées. La batterie n’est pas un martèlement de fûts continu mais bien une entité où la variation de tempo et plus encore, la variation de la frappe, est un art de jouer. C’est en cela que Shining se démarque de toute la production de black – qu’il soit suicidaire ou non – actuelle. Cet ange de la mort utilise avec une intelligence inconnue ses instruments. Et il faut aboslument reconnaître cela à Kvarforth, c’est qu’il sait s’entourer de musiciens très compétents, et il sait en tirer la quintessence aussi bien techniquement qu’au niveau inspiration dans le jeu.
Ça part donc sur des bases élevées. Il faut rajouter à cela l’habituel son ultra massif des guitares quand elles décochent leurs plus gros riffs. Un véritable mur qui râcle tout sur son passage. Éreintant. Mais au-delà de ces considérations techniques, la plus grosse force de Shining sont ses compositions si diaboliquement dépressives. Pas de problème encore à ce niveau. Le rythme est très souvent lancinant. Blues oblige, les riffs sont très souvent déprimants. Re-blues dans les soli de guitare absolument langoureux qui parsèment la galette. A l’opposé de la démonstration et de l’avalanche de notes, ils tapent justes et entraînent l’auditeur un peu plus loin dans sa spirale décompositrice. Une qualité de composition une nouvelle fois remarquable donc. Kvarforth est réellement un génie musicalement parlant. Peut-être est-ce sa folie chronique, et qui a connu un pic durant la composition de cet album, qui l’aide (sic). Car oui, il faut indéniablement avoir un quelconque grain dans le ciboulot pour abreuver le monde de tels brulôts anti-tout.
Et si vous doutez de l’équilibre mental de Kvarforth, leader et unique compositeur du groupe pour mémoire, penchez-vous donc sur son chant. Tantôt murmuré, tantôt black metal, tantôt hurlé il ne fait à aucun moment place à une lueur d’espoir. Bref, le type de chant en parfaite adéquation avec la musique qui nous est ici livrée. Mais comme ce fou n’est pas totalement dénué de compassion, il sait proposer des passages apaisants et d’une beauté réellement hors norme. Il faut à ce titre absolument écouter le break au piano et violon avec femme larmoyante sur « Lat Oss Ta Allt Fran Datandra », stupéfiant de mélancolie poétique. Ou encore l’hébétant break acoustique de « Besvikelsens Dystra Monotoni ». Et cela rajoute encore une couche à l’incroyable épaisseur que possède la musique de ce V. Car cet album est comme l’oignon, il s’épluche copieusement avant d’arriver à épuisement. C’est pour cela qu’il sera un compagnon fidèle de vos nuits sombres, pour longtemps. Il n’est cependant pas inaccessible. Une première écoute suffit amplement à s’en faire une représentation correcte. Mais les écoutes suivantes seront nécessaires pour s’en imprégner totalement. Et celles d’encore après apporteront un émerveillement constant.
C’est ce type d’album qui prouve que le black metal est loin d’être un style figé. Et même pas besoin d’aller voir vers d’autres styles s’il y est. Tout est dans son essence déjà. Il suffit juste de se laisser aller et oser aller toujours plus loin. Certes, l’inspiration du blues se fait présente, mais elle est comme naturellement obligatoire. C’est quand même réjouissant d’entendre en 2007 des albums de cette trempe avec un tel désir d’aller là où il veut aller, sans arrière-pensée des jugements futurs. On peut parler de black au plus que présent car il va de l’avant sans oublier son passé (certainement pas, trop d’éléments appartiennent aux plus grosses racines du genre). À cela, il faut dire bravo et applaudir. L’amateur de musique sombre appréciera. L’amateur de black metal appréciera aussi. L’amateur de metal devrait apprécier. Et osons aller plus loin, l’amateur de musique dépressive qu’elle soit rock, trip hop ou blues appréciera. Il faudra juste passer la barrière du chant et du son massif, mais il y a vraiment une sacrée récompense au bout. Fabuleux.

Nick Drake Five Leaves Left

Nick Drake fait partie de cette vague de singers-songwriters qui est venue s’échouer sur les rivages des disquaires au début des années soixante-dix. Bob Dylan (dont il était grand admirateur) ou Leonard Cohen sont installés et ont déjà sorti des œuvres majeures quand, tout juste âgé de 20 ans, cet anglais sort sa première galette, produite par un certain Joe Boyd. Notons que tout cela ne se serait pas fait si Ashley Hutchings, du groupe Fairport Convention, n’avait pas remarqué ce frêle guitariste qui se produisait alors dans divers clubs et cafés. Ce n’était que le début d’une relation entre le groupe et l’artiste qui allait durer jusqu’à la fin.
La première chose qui frappe à l’écoute de ce disque, c’est son dépouillement, cette impression du « juste essentiel ». Rien de superflu, que de l’utile, tel sera le mot d’ordre de la discographie de Nick Drake. Un mot d’ordre suivi à merveille par les musiciens qui l’accompagnent sur l’album, qui, il faut bien le dire, ne sont ni novices, ni inconnus, et encore moins manchots. Les arrangements sont ici laissés à Robert Kirby (qui officiera plus tard avec Elvis Costello, rien que ça), et certains n’hésiteront pas à les comparer à ceux de Gabriel Fauré.
Mais ce qui fait la particularité de Nick Drake, c’est aussi son jeu de guitare, difficilement imitable (mais qui influencera Robert Smith, si si), cette voix feutrée qui accentue encore plus la discrétion qui entoure l’homme, au point de lui donner un air fantômatique. Une voix qui respire la mélancolie, mais sait parfois se montrer plus enjouée comme sur « Time Has Told Me » ou teintée d’un certain optimisme comme sur « Cello Song ». On reconnaît ici et là du Davy Graham, un des pères du folk acoustique, mais aussi de la musique orientale sur le magnifique « Three Hours », du baroque sur « Day is Done », du jazz sur « Man in a Shed », ou encore du blues sur « Saturday Sun ».
L’introverti fait ici une introspection de lui-même, démontrant ses talents de compositeur et de parolier, des talents hors-normes, qui devront attendre des années, des décennies pour être reconnus, au grand dam de l’auteur, qui doutera de ses qualités de musicien au fil des échecs commerciaux. Ajoutons à cela la poésie des paroles s’inspirant de nombreux auteurs britanniques que Nick Drake a étudié à Cambridge, Five Leaves Left est un de ces disques qui vous prend aux tripes, l’histoire nous apprendra qu’il aura deux frères, et que le meilleur comme le pire était à venir…

Richie Kotzen Into The Black

Rien de nouveau du côté de Richie Kotzen, le guitariste-chanteur continue de livrer régulièrement des albums rock, légèrement bluesy et surtout… terriblement ennuyeux ! On pourrait comparer sa musique avec celle des derniers albums des Red Hot Chili Peppers, à cause de l’approche pop pour simplifier. Richie Kotzen fait tout lui-même, aussi bien au niveau de la production, de l’écriture que des instruments utilisés. Il serait peut être préférable qu’il laisse d’autres musiciens jouer avec lui mais bon. On pourra toujours dénicher quelques mélodies et refrains bien trouvés, des grooves intéressants (Fear, Misunderstood), mais ça s’arrête là.
Le guitariste est de plus en plus à l’aise au chant et il le sait, mais dès qu’il force un peu, sa voix peut vite devenir agaçante… elle tendrait un peu à se rapprocher de celle d’Eddie Vedder de Pearl Jam (sur The Shadow). Même chose pour les ballades (Doin’ What The Devil Says To Do), il veut mettre un peu trop en avant ses qualités de chanteur, au détriment du reste. Dans les chansons rock, n’en parlons pas, son habilité guitaristique ne parvient pas à masquer leur banalité et leur pauvreté, que ce soit sur Till You Put Me Down, au feeling très proche de Stevie Ray Vaughan ou sur Sacred Ground et Your Lies, archi-convenues. Finalement, Get Up, l’album précédent, avait le mérite d’être plus entraînant, étonnant non ?